L’effet Pygmalion et Françoise David

Dans ce blogue, nous allons décrire le phénomène qui permet de comprendre que le fait de gagner un débat politique, du type du débat des chefs de ce soir, n'est pas lié directement avec la qualité de la prestation des chefs. Et qu'en outre, le langage corporel est central dans ce processus.

Ce soir, 27 mars 2014, au Québec, le second débat va opposer les quatre principaux dirigeants de partis québécois dans leur course pour devenir Premier ministre du Québec.
Comme dans tout débat, des spécialistes vont être conviés à donner leur avis sitôt le débat terminé, et avant même que les sondages ne s'en mêlent, tenter de répondre à cette question : Qui a gagné le débat ?

Les débats québécois (et canadiens)  ont une particularité, celle de mettre en présence non pas les deux leaders les plus forts, comme c'est le cas dans les systèmes majoritaires, mais plusieurs chefs, conformément aux traditions des démocraties représentatives. Des mini-débats confrontant les leaders, deux à deux, sont donc organisés pendant le débat général, car il est impossible dans ce type de formule de laisser tous les chefs s'interpeler, à leur gré.  La redondance des échanges duels n'est pas un détail, car un effet bien connu dans le champ des sciences, appelé Effet Pygmalion, (1) vient alors s’inviter à la table de discussion.
 Selon cet effet, le regard porté par un individu sur un autre modifie les performances de ce dernier. S'il est regardé, selon des critères non verbaux, comme quelqu'un de favorisé, il obtiendra de meilleurs résultats. Sur ces critères, alors même que le débat n'a pas encore eu lieu, il est déjà possible de dire, sur des critères n'ayant rien à voir avec sa performance, que le débat de ce soir sera gagné par Françoise David. Pourquoi ? Simplement parce que tous les chefs ont intérêt à ce qu'elle passe bien.

Sans entrer dans une réflexion politologique déplacée, observons simplement l'état des forces en présence :

1. Le chef du Parti Libéral, Philippe Couillard, a intérêt à ce que la candidate de Québec Solidaire, Françoise David, fasse un bon score, parce qu'il sait qu'elle n'ira pas prendre des voix au parti libéral (trop fédéraliste et trop à droite) mais au parti québécois en l'érodant, ce qui serait pour le parti libéral une bonne opération.

2. Le chef de la Coalition Avenir Québec, François Legault, sait bien qu'il n'ira pas glaner des voix du côté de Québec Solidaire trop à gauche sur l’échiquier politique par rapport à lui.  Par contre, si Françoise David est performante et parvient à affaiblir Pauline Marois, la décrédibiliser, il pourrait voir des électeurs du parti québécois rejoindre la Coalition Avenir Québec.

3. Enfin le parti québécois de Pauline Marois a lui aussi, intérêt à offrir un visage ouvert à Françoise David et à Québec Solidaire. Si Pauline Marois est trop critique vis-à-vis de Québec Solidaire, elle semblera ancrée trop à droite et perdrait toute possibilité d’obtenir la majorité large lui permettant d’être élue. Pour toutes ses raisons, Françoise David, sans qu'elle n'y soit pour rien,  sera ménagée et un espace valorisant lui sera proposé pour qu'elle puisse développer ses idées.

A quoi verra-t-on que Françoise David a gagné ?

L'effet Pygmalion est un effet d'ordre non verbal. L'auteur Robert Rosenthal,  montre, d'abord sur les rats avant de le démontrer ensuite chez les humains que la façon de porter son regard sur l'autre, d'interagir avec lui, l’aide à réussir. En un mot, si vos messages non conscients (mais mesurables) favorisent l'autre, sécurisé par votre regard bienveillant, il deviendra meilleur. Et c'est parce que Françoise David sera favorisée dans le regard de chaque chef, autant par leur langage corporel que le ton de leurs interventions lorsqu'ils s'adresseront à elle, qu'elle rencontrera les conditions gagnantes lui permettant de bien communiquer, et ce, très indépendamment de ses talents propres de communicatrice. Après la fin du débat, les micro-trottoirs nous dirons à quel point elle était sympathique. Là encore indépendamment de ses qualités.  

Pour bien comprendre ce phénomène, ce n'est pas elle qu'il faudra regarder mais les chefs l'interpelant. Qu'ils accompagnent leur discours lorsqu'ils s'adresseront à elle, de la main droite, de la main gauche ou des deux mains, vous noterez que lorsque des questions lui seront posées, les paumes de leurs mains seront moins souvent qu'à l'ordinaire repoussantes ou confrontantes, (comme elles le sont dans les trois images du dessous).  Vous noterez aussi que l'axe de tête des chefs partira davantage vers elle lorsqu'ils lui parleront, et qu'ils lui parleront davantage à deux mains. Sans parler d'items corporels que nous pourrons évoquer après le débat. Un traitement multimodal de l'information devrait également permettre de comprendre que le paraverbal (ton, timbre, intonation) employé devrait être plus respectueux.

En conclusion.

Il est souvent reproché aux analystes d'arriver après la bataille, et de revenir sur des phénomènes que tout le monde a déjà observés. Ce ne sera pas vrai ici. Mais surtout ce qu'il faut retenir, c'est que le langage corporel, contribue à rendre compte de la nature d'une interaction qu'il a lui-même contribué à façonner. N'oublions pas en effet que le langage corporel d'origine préverbal est présent et produit ses effets, bien avant que ceux-ci ne deviennent verbaux.

Et en attendant, bonne lecture du débat.

(1) Rosenthal R., Jacobson LF., « Teacher Expectation for the Disadvantaged », Scientific American, 1968, vol. 218, no 4, pp. 19-23