Les vraies angoisses n’empêchent pas les vrais sourires

Le langage corporel possède des spécificités. La plus mystérieuse d'entre elles, veut que la perception scientifique du non verbal contredise souvent les lois de la perception courante. Ou pour le dire autrement, que les certitudes du commun des mortels ne correspondent pas toujours aux données des chercheurs. Ce phénomène est observable concrêtement dans une manifestation non verbale, aussi courante que le sourire.

armstrong_1Dans ce domaine une idée semble bien implantée dans les esprits :  "Un sourire authentique est un sourire de bien-être, les autres sourires sont de faux sourires"  Et il en restera des traces sur le visage. Or il s'avére que cette idée n'est pas une idée juste.

Les sourires sont généralement perçus comme des expressions de sympathie et d'acceptation, voire de bien-être.  Le sourire de l’autre apparaît dans bien des circonstances, comme le sésame donnant accès à davantage de proximité voire d'intimité.
Mais ce serait sans compter sur toutes ces occasions dans lesquelles un sourire apparait non consciemment et instantanément sur le visage en situation préoccupante. Les gens se sourient par exemple, sincèrement, pour dédramatiser les situations difficiles ou cacher leur angoisse d'une manière polie (1) Farber, 2006 ; (2) Tickle-Degnen, et Gavett, 2003, (3) Lapierrre et Olivier, 2012). Or, l'observation du visage seul, ne permet pas d'attester que ces sourires ne sont pas sincères, parce qu'il sont sincères, aussi sincères que l'angoisse que ces personnes éprouvent. Elles sourient réellement en montrant à leur interlocuteur par leur sourire qu'elles font face, surnagent, que l'autre n'a pas à s'inquiéter.  

Ici, pour prendre un exemple, Lance Armsrong chez Oprah Winfrey (16 janvier 2013) est en train de s'excuser d'avoir pris des substances dopantes illicites. Son sourire a toutes les composantes corporelles d'un sourire sincère, c'est pourtant le sourire de celui qui, sur un plateau télé est en train d'expliquer que toute sa carrière a été bâtie autour d'un mensonge…. 

En fait,  lorsque nous communiquons, nous ne communiquons jamais une seule dimension de la communication, mais toujours deux dimensions principales au minimum  (en fait l'observation du langage du corps permet de rendre compte de six possibilités conjointes ). Et dans chaque interaction, il y a absolument toujours : ce que je suis et ce que je dis. Ces deux dimensions n'étant pas réductibles l'une à l'autre.
Vous pouvez être à la fois angoissé par ce que vous avez à dire, tout en étant regardé par la personne qui vous parle avec dignité. Et vous répondez avec dignité,  même si ce que vous avez à dire est plutôt dégradant.  Le cerveau porteur des deux états, glisse de l'un à l'autre. Et les deux états sont authentiques. 

C'est pourquoi le discours sur le langage corporel ne peut pas être abordé simplement en regardant des traits se déplacer et en évaluant la nature du déplacement de traits. Le langage corporel ne peut pas être abordé sans outils préalables et un corpus de connaissances spécifiques permettant de le rendre signifiant. L'oublier c'est continuer à dire : "Un sourire authentique est un sourire de bien-être, les autres sourires sont de faux sourires" .
En revanche, comprendre que c'est la relation qui fait naître le sourire en interaction, c'est se donner les moyens de dépasser les clichés nés de l'observation des déplacements de traits du visage, pour envisager le langage du corps comme ce qu'il est d'abord, un langage relationnel.

(1) Farber, B. (2006). Self-Disclosure in Psychotherapy. Guilford, New York.
(2) Tickle-Degnen, L. Gavett, E : (2003) Changes in nonverbal behavior during the development of therapeutic relationships- Nonverbal behavior in clinical  
(3) Olivier, D et Lapierre , J (2013) L'intention du sourire et du rire en situation de non-dits. Rapport synergologique, Montréal.